Votre chiot est arrivé il y a quelques jours et vous avez lu dix listes d’ordres qui se contredisent. Sa première année suit pourtant un calendrier assez stable, avec une fenêtre qui se referme tôt, deux périodes de peur et une adolescence qui défait ce qui semblait acquis.

Il apprend avant que vous décidiez de lui apprendre quelque chose

Un chiot n’attend pas le début des cours. Dès le premier soir, il enregistre où l’on dort, quel bruit précède la gamelle, ce qui se passe quand il pleure derrière une porte fermée. Personne ne lui a rien enseigné, et il le retient aussi bien que le reste.

C’est pour cette raison que le conseil « attendez la fin des vaccins » fait des dégâts : il mélange deux sujets. Le risque sanitaire vient du sol des lieux publics et des chiens inconnus. Quatre murs n’en mettent pas à l’abri pour autant : le parvovirus entre sur des semelles et tient des mois dans un sol. Ce qu’un chiot confiné jusqu’à quatre mois perd est certain, en revanche : la période où le monde peut lui paraître normal sans effort. Le vétérinaire, qui connaît la situation sanitaire du secteur, est celui qui arbitre entre les deux.

Un chiot de deux mois dort dix-huit à vingt heures par jour

Le chiffre surprend la plupart des propriétaires : à cet âge, un chiot dort dix-huit à vingt heures par jour. Ce sommeil n’est pas du temps perdu, c’est là qu’il consolide ce qu’il a vécu.

Un chiot en dette de sommeil ne retient rien et se tient plus mal : il mordille plus fort, il court en tous sens, il ne s’arrête plus. Une bonne partie des crises du soir qu’on me décrit comme de l’agressivité sont des crises de fatigue. J’ai traité le mordillement à part.

La propreté relève du même registre : elle dépend d’une maturité physique qui n’est pas encore là, et un chiot grondé sur une flaque apprend surtout à se cacher pour faire. Le sujet a son propre article.

La fenêtre de socialisation se referme vers quatre mois

Entre trois semaines et quatre mois environ, le cerveau du chiot classe comme normal ce qu’il rencontre sans en souffrir. Une surface, un bruit, une silhouette, un chien adulte : croisé dans cette période sans que le chiot en souffre, cela ne demandera plus jamais d’explication. Ensuite, la même chose reste apprenable, mais elle exige plus de répétitions et la peur arrive plus vite.

Quand le chiot arrive chez vous à huit semaines, la fenêtre est déjà à moitié passée : il reste six à huit semaines, pas une année.

Ce n’est pas pour autant une course. Une exposition qui fait peur ne compte pas pour zéro, elle compte en négatif. Le chiot bousculé par six chiens dans un parc canin n’a pas été socialisé : il vient d’apprendre que les chiens inconnus font peur, ou qu’on peut leur foncer dessus. Les deux fabriquent, un an plus tard, un chien qui aboie au bout de sa laisse.

Ce que votre chiot dit avant de grogner

Un chiot mal à l’aise le signale longtemps avant de montrer les dents, par des signes qui passent inaperçus tant qu’on ignore qu’ils existent :

  • il se lèche la truffe alors qu’il n’a rien mangé ;
  • il détourne la tête, ou tout le corps, sans s’éloigner ;
  • il se secoue comme s’il sortait de l’eau, alors qu’il est sec ;
  • il bâille en pleine action ;
  • il se couche sur le dos en lâchant quelques gouttes d’urine : il est impressionné, pas en train de jouer.

Tous disent la même chose : ce chiot voudrait de la distance. Quand il les répète et que rien ne change autour de lui, il en conclut qu’ils ne servent à rien et passe à ce qui fonctionne, le grognement puis les dents. C’est par ce chemin que des chiots normaux deviennent, à un an, des chiens qui « mordent sans prévenir ».

Deux périodes de peur traversent cette première année, autour de huit à onze semaines puis pendant l’adolescence. Un chiot qui approchait tout le monde la semaine précédente peut se figer devant une poubelle : c’est normal, et ce qui décide de la suite tient à ce qu’il peut faire à ce moment-là. Un chiot qui garde la possibilité de reculer dément sa propre peur ; celui qu’on porte vers l’objet la confirme.

C’est ce qui me rend réservée sur les cours collectifs où dix chiots courent en liberté : le timide s’y fait rouler dessus sans pouvoir sortir, et le fonceur y apprend que les autres chiens sont des jouets qu’on percute.

Pourquoi le « non » s’use, et ce que la punition lui apprend

Un chiot ne connaît pas le mot « non » : il connaît ce qui rapporte et ce qui tombe à plat. Un « non » crié fonctionne une fois, par surprise, puis il rejoint le bruit de fond, et le même arrêt se paie ensuite d’un cri plus fort. Le même mécanisme use son nom : un chiot dont le nom précède les reproches cesse de tourner la tête.

La punition physique, elle, ne se contente pas d’être inefficace : elle enseigne autre chose. La tape sur le museau, le chiot retourné sur le dos, la secousse par la peau du cou lui apprennent que les mains qui approchent font mal. Un chiot puni pour avoir grogné apprend à ne plus prévenir. Je n’utilise ni collier électrique, ni étrangleur, ni collier à pointes, ni technique dite de « dominance » : sur un chiot de trois mois, ils produisent de la peur, et cette peur ressort plus tard autrement.

Trois situations ne relèvent pas de l’éducation : une morsure qui serre jusqu’à marquer la peau, un grognement dents découvertes dès qu’on l’approche, un comportement qui change en quelques jours sans raison apparente. Dans ces trois cas, le corps explique souvent le comportement : une douleur qui ne se voit pas, une hanche, une oreille. Un chiot qui a mal devient méfiant du contact bien avant d’avoir un problème d’éducation, et cela se voit chez le vétérinaire.

Vers six mois, tout régresse, et rien n’est perdu

Le chiot qui revenait au quart de tour regarde ailleurs quand vous l’appelez. Celui qui marchait laisse détendue tire à nouveau. Les propriétaires m’appellent en me disant qu’ils ont tout raté.

Ils n’ont rien raté. Le cerveau se réorganise, les hormones arrivent, la deuxième période de peur tombe au même moment, et cette phase s’étale sur plusieurs mois, plus longtemps chez les grands gabarits que chez les petits. Le chien n’a rien oublié : il est seulement moins capable, pendant quelques mois, de faire ce qu’il sait faire.

Ce qui se produit presque toujours à ce moment-là aggrave la situation : la voix durcit, la laisse raccourcit, les friandises s’arrêtent parce qu’« il a l’âge de comprendre ». Le chien reçoit ce durcissement comme une menace au moment où il est le moins solide, et ce qui n’était qu’un passage laisse des traces. Le tirage en laisse installé à cet âge est celui que je retrouve le plus souvent des années après : c’est le sujet d’un autre article.

Ce qui se règle seul et ce qui se travaille à deux

Une grande partie de ce que vous vivez avec un chiot de trois mois est un chiot de trois mois, et cette part-là s’arrange en grandissant sans que personne intervienne.

Ce qui ne relève pas de cette catégorie se reconnaît à ce qu’il ne bouge pas : une peur qui reste identique semaine après semaine, une morsure qui serre, une maison où l’on crie tous les jours. Un chiot continue de s’entraîner pendant qu’on attend, et ce qu’il répète en attendant est justement ce qu’on voulait voir disparaître.

Trois choses échappent à celui qui les fait : le moment où son chiot a demandé de la distance, la seconde où sa main s’est raidie sur la laisse, et ce qu’il récompense sans le savoir. Elles se produisent trop vite pour être perçues par quelqu’un qui regarde ailleurs, et regarder son chien suffit à regarder ailleurs.

C’est ce que j’observe à Valbonne et à Sophia Antipolis, dehors, là où les difficultés d’un chiot se produisent réellement.