Votre chiot attrape vos mains dès que vous le caressez, plante ses dents dans le bas de votre pantalon, et le soir il mord tout ce qui dépasse. Vous vous demandez si c’est du jeu, si c’est grave, et quand cela s’arrêtera. Ce qui se passe dans sa gueule à cet âge explique une bonne partie de la scène, et le reste se joue dans la pièce autour de lui.
Ce qu’un chiot fait avec sa gueule, et pourquoi ce sont vos mains
Un chiot explore avec sa gueule comme un enfant d’un an explore avec ses mains. C’est son seul outil : il attrape, il goûte, il teste la texture. Et pendant que ses dents poussent, ses gencives le démangent, donc il mâche.
Vos mains sont l’objet le plus intéressant de la pièce : elles bougent, elles ont une odeur, elles réagissent quand il les touche et elles se retirent quand il serre. Le mordillement est normal entre deux et cinq mois : ce n’est ni de l’agressivité, ni de la dominance, ni un défaut de caractère.
Il ne sait pas encore doser. Dans une portée, quand un chiot serre trop fort, l’autre couine et le jeu s’arrête net : c’est comme ça qu’un chien apprend la limite, entre chiens, avant huit semaines. Chez vous, il n’a plus de frères pour le lui dire, et un avant-bras humain n’a pas de poils.
Le mordillement n’est pas constant : il monte avec la fatigue et l’excitation, ce qui en fait un état plus qu’un caractère et explique qu’il empire toujours aux mêmes heures. Le reste de ce qui se joue au même âge est dans l’article sur l’éducation du chiot.
Ce que la tape sur le museau et le cri aigu produisent réellement
Une tape sur le museau, la gueule tenue fermée, le chiot retourné sur le dos pour lui « montrer qui commande » : ces gestes lui apprennent tous la même chose, que la main qui s’approche fait mal. Il peut cesser de mordre sur le moment, puis esquiver la main, ou pincer plus fort par peur.
Un chien qui a appris à craindre la main humaine met des mois à s’en défaire, et cette méfiance ressort bien au-delà du mordillement : chez le vétérinaire, au toilettage, le jour où un enfant se penche vers lui. On traite quelques semaines de morsures de pantalon en installant une méfiance qui, elle, ne se limitera pas au pantalon.
Crier « aïe » très fort, ou pincer le chiot « comme le ferait sa mère », ne vaut pas mieux. Un cri aigu ressemble au couinement d’un congénère en plein jeu : beaucoup de chiots repartent de plus belle, et le propriétaire en conclut que le sien le nargue. Il ne nargue personne : il répond à ce que le bruit lui a dit.
Le même mécanisme joue chez le chiot qui mordille en sautant : il cherche une réaction, pas une permission. Le repousser, le gronder, lui parler pour l’arrêter, tout cela lui répond, et une réponse désagréable reste une réponse. Certains redoublent au moment précis où l’on tente de les arrêter.
Reste le jeu à mains nues, la cause la plus fréquente et la moins repérée : rouler le chiot sur le dos, agiter les doigts devant sa gueule. Chaque partie de ce genre lui apprend que la main est un jouet, et rien ne lui permet ensuite de trier entre la main du jeu et celle qui caresse. Un enfant qui court en criant dans le jardin produit le même effet : pour un chiot, c’est une invitation à la poursuite, et il ne fait pas la différence entre un rire et un cri de peur. Je travaille à la récompense, sans intimidation.
Le calendrier des dents, et les races qui mordillent plus longtemps
Le mordillement commence vers deux mois, à l’arrivée chez vous, et reste au pic jusqu’à cinq mois. Les dents de lait tombent à partir de quatre mois, et la dentition définitive se met en place vers six ou sept mois : les gencives font mal pendant cette période, et mâcher soulage.
Passé sept mois, la plupart des chiots ne mordent plus les mains au quotidien. Il reste des épisodes lors des grandes excitations, jusqu’à douze et parfois dix-huit mois.
Certaines races mordent plus, et plus longtemps, parce qu’on les a sélectionnées pour saisir avec la gueule : les retrievers, qui rapportent, et les bergers, malinois compris, qui pincent pour déplacer un troupeau. Chez eux, le besoin de porter quelque chose en gueule ne disparaît pas à l’âge adulte, et ce n’est pas un raté d’éducation.
Un chiot a donc besoin de mâcher, et tout ne se mâche pas sans conséquence. La cuisson rend l’os cassant : un os cuit se fend en esquilles à bords coupants au lieu de s’effriter, et ces esquilles descendent dans un tube digestif qu’elles peuvent perforer. Le reste, jouets compris, s’use et se détache en morceaux, et un morceau détaché est avalé dans la seconde : l’objet censé occuper le chiot devient alors une occlusion à opérer. Un chiot qui refuse soudain de mâcher, qui bave ou qui se plaint quand on touche sa gueule ne fait pas un caprice : une dent de lait restée plantée à côté de la définitive, une gencive enflammée ou une pointe cassée donnent ce tableau, et cela relève du vétérinaire.
Ce qu’un jouet dit au chiot selon sa place dans la scène
Quand un chiot plante ses dents dans une main, le réflexe est de lui tendre un jouet. L’objet n’est pas en cause, sa place dans la séquence l’est. Arrivé juste après la morsure, il en devient la suite, et ce qui suit un comportement en devient la conséquence : le chiot n’a aucun moyen de deviner que l’intention était autre.
Un jouet laissé en permanence au sol cesse d’ailleurs d’en être un et devient un élément du décor. Les maisons où traînent quinze jouets sont souvent celles où il ne reste rien d’intéressant à proposer au moment où ça compterait.
Quand l’objet est déjà pris, chaussette ou manche, la traction spontanée fait serrer davantage : une traction en déclenche une autre en sens inverse. C’est un réflexe et non une décision, ce qui explique qu’un chiot serre plus fort au moment précis où l’on cherche à lui reprendre l’objet.
Le chiot qui fait le fou le soir manque souvent de sommeil
Vers 19 ou 20 heures, il court d’un mur à l’autre, mord ce qui dépasse et n’entend plus rien. La lecture qui vient à l’esprit est le manque d’exercice ; c’est presque toujours l’inverse, ce sont ses heures de sommeil qui manquent.
Un chiot de deux à quatre mois dort autour de dix-huit à vingt heures par jour. Celui qui a suivi la famille toute la journée arrive au soir très loin de ce compte, et un chiot en dette de sommeil ne se calme pas : il s’excite, comme un enfant de deux ans qui a sauté la sieste. Ses morsures deviennent alors plus fréquentes et plus fortes.
Ce qui sépare un chiot surstimulé d’un chiot qui manque de dépense ne se lit pas dans la crise, identique dans les deux cas, mais dans les heures qui l’ont précédée : trois heures de jeu avec les enfants avant le dîner ne produisent pas le même état qu’une journée seul dans la cuisine. Ces crises restent normales jusqu’à cinq ou six mois. Le sommeil du chiot est détaillé dans l’article sur les premières nuits d’un chiot qui pleure.
Mordillement de jeu, protection de ressource, morsure de frustration
Le mordillement de jeu se reconnaît à deux signes : la gueule reste molle, et le chiot lâche pour revenir aussitôt, le corps souple et rebondissant. C’est le cas de la grande majorité des chiots.
Un chiot qui se fige au-dessus de sa gamelle ou d’un os, qui grogne quand vous approchez et qui pince si vous insistez, ne joue pas : il protège une ressource. Le grognement est un avertissement, et un chiot puni pour avoir grogné apprend surtout à ne plus prévenir. C’est un sujet à part, traité dans l’article sur le chien qui grogne.
La morsure de frustration ressemble à un jeu qui dérape : vous le retenez par le collier ou vous le soulevez, il se retourne et il serre. Ce chiot-là refuse la contrainte, et il le dit avec ce qu’il a. Cela se travaille, mais pas en lisant : la façon d’approcher un chiot et de le manipuler se règle geste par geste.
Enfin, certains tableaux ne relèvent pas de l’éducation : un chiot qui ne se pose pas malgré des nuits complètes, qui mord de plus en plus fort au fil des semaines, ou qui change de comportement d’un coup. Un chien qui a mal devient irritable au contact, et une douleur qui passe inaperçue fait perdre des mois à travailler un symptôme.
Pourquoi le mordillement se traite dans la pièce, pas dans la gueule
Une habitude continue de s’entraîner pendant qu’on attend qu’elle passe, et c’est la seule raison honnête pour laquelle le sujet ne gagne rien à traîner. Le chiot ne fait pas de pause en attendant sa dentition définitive.
Ce qui décide de la suite ne se trouve pas dans le chiot mais dans les quelques secondes qui entourent chaque morsure : le moment où une main part en arrière, le ton qui monte d’un cran, l’instant où un jeu bascule. Ces trois choses se produisent trop vite pour être perçues par ceux qui les font, et elles changent entièrement selon qui vit dans la maison, enfants compris. C’est ce que je regarde à Valbonne et à Sophia Antipolis.