Il manque un angle à la plinthe du couloir, la télécommande porte des marques de dents, et le jouet acheté la semaine dernière a rendu l’âme en deux soirées. Mâcher n’est pourtant pas, chez le chien, une occupation de désoeuvré : c’est une activité qui agit sur son état interne, et cela change la lecture de tout le reste.
Ce qu’une mâchoire occupée fait à un chien tendu
Mâcher n’est pas une occupation de rechange pour chien qui s’ennuie, c’est une activité qui agit sur son état interne : l’usage répété de la mâchoire s’accompagne d’une libération d’endorphines, et d’une baisse de tension chez la plupart des chiens. Cela se constate sans instrument : la respiration ralentit, les gestes se posent, et le chien qui a mâché longtemps finit couché sur le flanc.
Un chien ne mâche pas parce qu’il aurait un caractère destructeur, il mâche parce que ça lui fait quelque chose. L’origine de la tension varie d’un chien à l’autre ; l’effet de la mâchoire, lui, ne varie pas.
Le retour de promenade rend ce décalage visible. Un chien qui rentre d’une heure de course derrière une balle est fatigué et n’est pas calme pour autant : il halète, il tourne dans le salon, il repart au premier bruit. Les pattes ont dépensé, l’état interne est resté haut. Un chien fatigué n’est pas un chien apaisé, et allonger les sorties en espérant qu’il se pose produit surtout un chien plus endurant. Cette différence revient dans l’article sur le chien laissé seul.
Ce qui se passe dans sa gueule pendant le renouvellement des dents
Un chiot arrive chez vous avec vingt-huit dents de lait, et il en aura quarante-deux à l’âge adulte. Entre les deux, la totalité de sa dentition se remplace en quelques mois.
Ce remplacement n’est pas une chute suivie d’une pousse. La dent définitive monte sous la dent de lait, en dissout la racine, et la dent de lait tombe parce qu’il ne lui reste plus rien pour tenir. Pendant ce temps, la gencive est traversée, enflammée, sous pression, et une mâchoire qui se referme sur quelque chose de résistant appuie dessus et soulage. C’est pour cela que le besoin de mâcher explose au moment où les dents définitives arrivent, à partir de quatre mois environ et jusqu’à six ou sept mois. Ce qui se joue au même moment avec les mains en est l’autre versant, décrit dans le chiot qui mordille.
Le besoin baisse ensuite, il ne disparaît pas. Un adulte mâche encore, moins fort et moins souvent, et les lignées sélectionnées pour rapporter et saisir avec la gueule gardent ce besoin de porter toute leur vie.
Du point de vue du chien, mâcher et détruire sont le même geste
La distinction n’existe pas chez lui. Il ne trie pas les objets par valeur, il les trie par texture, par résistance et par odeur. Un pied de chaise en bois tendre craque sous la dent, une chaussure porte l’odeur concentrée de son humain, une télécommande tient dans la gueule et cède avec un bruit satisfaisant : ce sont, de son côté, les trois meilleurs objets de la pièce. La liste de ce qui a de la valeur est la vôtre, et elle n’existe nulle part chez lui.
C’est ce qui rend fausse l’idée qu’il sait très bien qu’il n’a pas le droit. Un chien grondé au moment où il ronge apprend surtout une condition : ronger pendant que vous êtes là produit des ennuis. L’objet, lui, ne change pas de statut, et les chiens qu’on décrit comme sournois attendent simplement que la pièce se vide.
Le même malentendu joue avec la vieille chaussure donnée à mâcher. Elle n’enseigne rien sur les chaussures neuves : elle enseigne que le cuir se mâche.
Ce qu’un logement dévasté raconte quand vous n’êtes pas là
Le premier réflexe, en rentrant, est de lire une intention : il l’a fait exprès, il m’en veut d’être partie. Ce raisonnement suppose qu’il conserve une contrariété du matin, la relie à l’absence, et se représente l’effet que le désordre produira sur vous au retour. Rien, chez lui, ne fonctionne ainsi.
Deux tableaux très différents se cachent sous le même mot de destruction, et un seul relève de la mastication. Le chien qui mâche faute d’autre chose s’en prend à des objets qu’il choisit pour leur texture, et il dort le reste du temps. Le chien qui panique ne mâche pas vraiment, il gratte et il arrache, et rien de ce qu’on lui laisse à mâcher n’y change quoi que ce soit. Ce que ces dégâts-là racontent et comment on les distingue sont le sujet de l’article sur l’anxiété de séparation.
Un troisième cas ne se produit qu’en présence. L’objet pris en gueule déclenche une poursuite dans tout l’appartement, des cris, des mains tendues : ce chien-là ne détruit pas pour mâcher, il détruit parce que ça marche.
Ce qui se fend en esquilles, ce qui se détache en morceaux
Tout ne se mâche pas sans conséquence, et les accidents dont on me parle tiennent en trois familles.
La première est l’os cuit. Un os cru contient de l’eau et une trame de collagène qui donne à sa partie minérale une certaine souplesse : sous la dent, il s’écrase et s’effrite. La cuisson dessèche cette trame et la dénature, l’os devient sec et cassant, et il ne s’effrite plus, il éclate. Ce que la cuisson change n’est pas la propreté de l’os, c’est sa façon de se briser : en fragments allongés à bords coupants, qui descendent ensuite dans un tube digestif qu’ils peuvent blesser ou perforer. L’os du gigot du dimanche réunit tous ces caractères à la fois, ce qui explique qu’il revienne si souvent dans les consultations d’urgence.
La deuxième famille est le morceau qui se détache. Tout objet mâché assez longtemps finit par céder quelque part, jouets compris, et le fragment détaché n’est pas recraché : il est avalé, d’autant plus vite qu’on s’approche pour le récupérer. C’est ce qui transforme un jouet en occlusion à opérer.
La troisième est la dent cassée, et c’est la plus silencieuse. Les objets très durs, un os porteur de bovin, un bois de cerf, un sabot, ne cèdent pas sous la pression : c’est la dent qui cède, le plus souvent la carnassière du haut, la plus grosse de la mâchoire et celle qui cisaille. Une fracture qui ouvre la pulpe fait mal longtemps et se remarque peu, parce que le chien continue de manger : d’un seul côté, en bavant un peu plus.
Quand ce n’est plus de la mastication
Un tableau ressemble à de la mastication sans en être : le chien n’y mâche pas, il avale. La chaussette disparaît en une fois, le caillou passe sans avoir été travaillé.
Quelques signes le séparent du reste :
- l’objet disparaît d’un coup, sans passage par la mâchoire ;
- l’intérêt porte sur ce qui ne se mange pas : terre, cailloux, plâtre, tissu, mégots ;
- des vomissements ou un appétit qui change accompagnent la période ;
- cela recommence quelle que soit la quantité de choses à mâcher dont il dispose.
Ce tableau porte un nom, le pica, et il n’est pas toujours comportemental. Des troubles digestifs et certaines carences donnent exactement cette image, et une ingestion non alimentaire répétée relève du vétérinaire avant de relever de l’éducation. Un objet entier déjà avalé, lui, ne relève plus d’aucun des deux : c’est une urgence, et le délai compte.
Un dernier cas passe pour de la mastication : le chien qui mâchouille ses propres pattes jusqu’à la peau. Ce n’est pas un besoin de mâcher qui se déplace faute d’objet, c’est le plus souvent une démangeaison ou une douleur.
Deux chiens qui rongent le même meuble
Deux chiens qui rongent le même meuble le rongent rarement pour la même raison, et c’est ce qui rend ce sujet trompeur : le dégât se ressemble d’une maison à l’autre, ce qui l’a produit beaucoup moins.
Quatre éléments séparent ces chiens, et aucun ne figure dans la description du meuble. Ce que la gueule fait exactement de l’objet, mâcher ou ingérer, ne se devine pas d’après ce qui reste. Le niveau d’excitation auquel le chien rentre de promenade ne se lit pas non plus dans le salon où il attend. Le temps qu’il met à redescendre après une montée n’est mesurable qu’en le regardant redescendre. Et ce qui, dans sa journée, entretient cette tension se trouve rarement là où on la constate.
C’est pour cela que je regarde ces chiens dehors, à Valbonne et à Sophia Antipolis : les dégâts se produisent à la maison, le chien qui les fait se lit ailleurs.