Votre chien vous emmène plutôt que l’inverse. La laisse est tendue dès le portail et la promenade se résume à le retenir. De son côté, rien de tout cela ne ressemble à de la désobéissance : il applique une règle que chaque sortie confirme depuis des années.

Pourquoi il tire, et pourquoi ça marche pour lui

Un chien marche plus vite que vous. Son allure de trot correspond à peu près à votre pas de course, et le trottoir est plein d’odeurs qu’il veut atteindre tout de suite. À cela s’ajoute l’excitation de la sortie : il tend la laisse, vous suivez d’un demi-pas, il arrive à l’odeur.

C’est là tout le problème, et il tient en une phrase : tirer l’a toujours mené où il voulait aller. Sortie après sortie, depuis son premier jour de laisse, la traction a fait avancer la promenade. Il ne désobéit pas, il applique ce qui fonctionne. Un comportement qui a réussi des milliers de fois ne s’éteint pas parce qu’on le trouve pénible : il s’éteint quand il cesse de fonctionner, et il résiste d’autant plus longtemps qu’il a fonctionné un jour sur deux.

Un autre réflexe s’en mêle, que personne ne lui a appris : un chien qui sent une traction vers l’arrière pousse vers l’avant. On appelle cela le réflexe d’opposition. Plus vous retenez, plus il pèse dans le harnais, et un chien de trente kilos qui se penche contre la laisse vous fait avancer sans avoir à le décider.

Chez beaucoup de chiens que je reçois, le tirage s’ajoute à autre chose : il tire, et il aboie quand un autre chien apparaît. Ce cas-là ne se règle pas par la laisse mais par la distance, et je l’ai traité à part dans l’article sur le chien qui aboie en croisant un autre chien.

Ce que le collier lui fait payer

La traction d’un chien sur un collier se reporte sur sa trachée et sur les vertèbres de son cou, à chaque pas, pendant toute la promenade. Chez un chien de trente kilos, cette charge se concentre sur deux ou trois centimètres de tissus mous. Un harnais en Y ou en H, dont les sangles laissent les épaules libres, déplace la même traction vers le poitrail et la cage thoracique, c’est-à-dire vers des structures faites pour encaisser.

Un harnais fait une chose et une seule, il empêche le chien de se faire mal pendant qu’il apprend. Aucun accessoire ne rend fausse la règle que le chien s’est construite, et tant qu’elle reste vraie pour lui, il tire, harnais ou pas.

Ce que l’étrangleur et les pointes apprennent au chien

L’étrangleur, le collier à pointes et le collier électrique arrêtent la traction autrement : par la douleur. Le chien tire moins parce qu’il a mal, et il associe cette douleur à ce qu’il regardait au moment du serrage, un autre chien, un enfant, un vélo. J’ai vu des chiens devenir réactifs par ce chemin-là.

Le résultat peut pourtant être beau à regarder pendant que le problème se déplace ailleurs : le chien marche sagement parce qu’il redoute ce qui l’attend au bout du cou, et charge les passants qu’il croise. De la marche, il n’a rien appris. Il a appris à ne plus déclencher la pincée, et cette anticipation reste autour de son cou pendant toute la sortie.

Deux arguments reviennent pour le défendre. Le premier veut que le claquement des anneaux suffise, sans douleur : les anneaux ne claquent que si le collier s’est refermé une première fois sur la gorge, et le bruit n’annonce rien d’autre que ce serrage. Le second est la sécurité, un chien ne pouvant pas s’en dégager en reculant : il ne s’en dégage pas parce que le collier se resserre à mesure qu’il recule, jusqu’au moment où reculer revient à s’étouffer.

Le collier à pointes, lui, n’a pas été fabriqué pour cet usage. C’était un équipement de protection des chiens de troupeau, pointes tournées vers l’extérieur, pour préserver leur gorge des morsures de prédateurs. L’usage éducatif l’a retourné vers la peau du chien. Je n’en utilise aucun, et le licol pas davantage : un chien qui bondit au bout d’une laisse attachée à son museau prend le choc dans les cervicales.

Ce qui entretient le tirage sans qu’on le voie

Une promenade ordinaire contient plusieurs choses qui réapprennent au chien ce qu’on essaie de lui défaire.

Les à-coups sur la laisse, y compris ceux que la main ne sent plus, apprennent au chien que la tension va et vient sans lien avec ce qu’il fait. Sur un collier, ils font mal ; sur un harnais, ils font de la main une source de gêne imprévisible, et une gêne imprévisible ne donne aucune information utilisable.

La laisse à enrouleur reste tendue en permanence par construction : elle récompense la traction à chaque mètre gagné, sans que personne l’ait décidé.

Changer d’outil chaque semaine, harnais puis collier puis licol, produit le même dégât. Il n’a pas le temps de comprendre l’un que l’autre arrive.

Le « doucement » répété vingt fois par sortie finit dans le bruit de fond. Un mot que le chien entend sans conséquence cesse d’être un mot.

La main qui se ferme avant que le chien ait réagi, à la vue d’un congénère, entre dans la même catégorie et pèse assez lourd pour que l’article sur le chien réactif lui consacre une section.

Enfin, une règle appliquée par vous en semaine et oubliée par le reste de la famille le dimanche apprend au chien à tirer avec la personne qui cède. Cette personne en conclut que la méthode ne marche pas, et le chien a raison sur les deux tableaux.

Ce qui ne relève pas de l’éducation

Un chien adulte qui marchait et qui se plante, qui tourne vers la maison au bout de cent mètres, ou qui recule jusqu’à faire passer son collier par-dessus sa tête, a une raison. Les plus fréquentes sont une douleur, une patte, le dos, une articulation, la peur d’un endroit, ou un harnais qui frotte sous les aisselles. Le recul n’est pas une fuite décidée contre vous : c’est le geste d’un chien qui ne supporte plus ce qu’il a devant lui, et le tracter en sens inverse ajoute une contrainte à ce qui l’inquiétait déjà.

En été, l’asphalte restitue la chaleur accumulée longtemps après que l’air a refroidi. Un sol que le dos de la main ne supporte pas cinq secondes est déjà au-delà de ce qu’un coussinet encaisse, et la brûlure se produit en marchant, sans que le chien s’arrête, parce qu’il suit son propriétaire.

Un refus apparu en quelques jours, une raideur au lever, une boiterie, un gémissement quand une zone du dos est touchée, un chien qui ne saute plus dans la voiture : ce sont des signes médicaux. Ils relèvent du vétérinaire, et aucun travail de laisse ne les fait disparaître. Un chien qui a mal et qu’on fait avancer quand même apprend que la laisse annonce la douleur, et cette association-là tient longtemps.

Le chiot qui se couche au bout de la laisse

Un chiot de deux ou trois mois qui se couche ou tire vers la maison n’est pas têtu : il a peur. Du harnais qu’il sent sur le dos, du bruit de la rue, de ce trottoir qu’il ne connaît pas encore. Un chiot qui découvre le harnais et la rue le même jour a deux nouveautés à encaisser d’un coup, et c’est souvent la seconde qui bloque.

Le tirer vers l’avant confirme cette peur et lui apprend que la laisse est une gêne. Le porter à chaque blocage lui apprend autre chose, tout aussi durable : s’arrêter est le moyen de rentrer dans vos bras.

À cet âge, l’attention se compte en minutes, pas en tours de quartier, et ce qu’un chiot retient d’une sortie ne dépend pas de la distance parcourue mais de ce qu’il y a ressenti. Ce qu’il rencontre entre deux et trois mois s’enregistre plus vite et plus durablement qu’à n’importe quel autre âge, dans un sens comme dans l’autre.

Le moment où presque tout le monde s’arrête

Les premières sorties après un changement de règle sont souvent pires que celles d’avant, et c’est le passage le plus mal compris de ce sujet. Quand ce qui marchait cesse de marcher, un chien n’abandonne pas : il insiste, plus fort et plus longtemps, parce que l’insistance a déjà fonctionné par le passé. Cette aggravation est le signe que la règle a changé pour lui.

Beaucoup de propriétaires s’arrêtent exactement là, au moment où le comportement cédait, et en concluent que la méthode ne vaut rien. Ils reprennent alors l’ancienne façon de faire, ce qui apprend au chien que l’insistance paie encore, et la fois suivante part de plus haut.

Le reste tient à ce qui se passe au bout de la laisse à la seconde près, et personne ne perçoit sa propre main pendant qu’il regarde son chien : des propriétaires décrivent de bonne foi une main immobile qu’une vidéo montre en train de céder d’un demi-pas. C’est ce que je regarde à Valbonne et à Sophia Antipolis, dans la rue qui pose problème plutôt que dans un terrain neutre.