Votre chien voit un congénère au bout du chemin et tout se précipite. Il fonce, ça crie, les deux propriétaires se retrouvent à séparer deux chiens qui hurlent, et personne ne sait dire ce qui vient de se passer. Le mot qui vient ensuite est presque toujours le même, et c’est celui qui renseigne le moins.

Ce que le mot « agressif » recouvre

Il désigne le bruit, et le bruit est la partie la moins informative de la scène. Sous ce mot se rangent des situations qui ne partagent pas leur ressort : un chien qui a peur et cherche à faire partir l’autre, un chien à qui personne n’a montré comment on aborde, un chien qui joue trop fort et ne sait pas s’arrêter, un chien qui défend un objet ou une personne.

Ces quatre chiens produisent une scène semblable et demandent des choses différentes, parfois opposées. Celui qui a peur a besoin de distance, celui qui joue mal a besoin de rencontres mieux choisies, et confondre les deux revient à donner à chacun ce qui aggrave l’autre.

Quand la scène se produit au bout d’une laisse, un cinquième ressort s’ajoute, propre à l’entrave : le chien voit, veut, ne peut pas, et la frustration fait le reste. C’est un sujet à part, traité dans l’article sur le chien réactif en laisse.

Comment deux chiens s’abordent quand rien ne les gêne

Deux chiens qui se rencontrent sans contrainte échangent de petits signaux avant même de se toucher : ils détournent la tête, se figent une seconde, reniflent le sol à distance, et certains décrivent une courbe ou ralentissent. Cette chorégraphie n’est pas de la timidité, c’est la façon dont un chien annonce qu’il n’arrive pas pour prendre quelque chose.

L’approche frontale, en ligne droite, à vitesse constante, est celle que les humains adoptent sans y penser. Chez le chien, elle se lit comme une intention, et c’est ce qui explique une scène que beaucoup de propriétaires connaissent : leur chien court joyeusement vers un congénère et se fait recevoir, surtout si celui-ci est tenu en laisse ou déjà inquiet et ne peut pas prendre de distance. Il n’a rien fait de mal au sens où nous l’entendons, il a simplement dit autre chose que ce qu’il pensait dire.

Le salut nez à nez appartient au même malentendu. Entre chiens libres, il fait partie du salut ordinaire et dure quelques secondes avant que l’un des deux s’écarte. Ce qui le rend tendu, c’est la laisse qui maintient les deux museaux face à face plus longtemps qu’ils ne le choisiraient, sans que l’un ou l’autre puisse rompre.

Le jeu, et le moment où il cesse d’en être un

Un jeu entre chiens se reconnaît à son irrégularité. Les rôles peuvent s’inverser, le poursuivant devenant poursuivi, le plus grand se couche parfois pour se mettre à hauteur, et la séquence s’interrompt d’elle-même par moments, souvent avant une nouvelle invitation. Aucun de ces signes n’est obligatoire : entre chiens qui se connaissent, un jeu reste souvent déséquilibré pendant des années sans cesser d’être un jeu. Ce qui compte, c’est que les deux y reviennent d’eux-mêmes après chaque pause.

Ce qui change quand le jeu bascule, ce sont les pauses qui s’espacent puis cessent, et l’un des deux qui essaie de sortir pendant que l’autre le suit. Le bruit change aussi, mais discrètement : les grognements de jeu sont plus courts et plus aigus, ceux d’un vrai conflit plus longs et plus graves, et l’oreille humaine s’y trompe souvent, ce qui explique que la bascule passe inaperçue jusqu’à ce qu’un cri ne ressemble plus aux précédents.

L’écart de gabarit n’accélère pas la bascule, il en alourdit les conséquences. Un grand chien qui joue normalement avec un petit produit, du point de vue du petit, une poursuite dont il ne décide rien, et ce que le petit apprend là n’est pas ce que le grand croit lui proposer.

Une altercation bruyante laisse rarement des traces

C’est le point le plus contre-intuitif du sujet. Deux chiens qui se dressent, grondent, claquent des dents et roulent au sol dans un vacarme considérable se séparent le plus souvent sans blessure sérieuse. Ce qui vient de se produire est un règlement de désaccord, coûteux en bruit et économe en dégâts, et les chiens bien socialisés y sont très bons. Ce n’est pas le bruit qui protège, c’est la retenue de la morsure qu’ils ont apprise jeunes.

La morsure qui compte ressemble à autre chose. Elle arrive sans avertissement, ou presque en même temps que le grognement, elle vise le corps de l’autre, elle peut être tenue au lieu d’être lâchée, et elle laisse une plaie. Un chien qui mord d’emblée, sans grognement ni pause, sort de la séquence normale, et c’est un motif d’avis vétérinaire.

Cette distinction change ce qu’il faut regarder au retour à la maison. Le volume sonore d’un épisode dit peu de sa gravité ; l’état de la peau, oui. Les plaies de morsure se referment en surface et s’infectent en profondeur, ce qui fait qu’une trace minuscule au retour d’une bagarre relève de l’avis vétérinaire plutôt que de l’observation.

Ce que le parc canin fabrique

Trois choses pèsent sur une rencontre : connaître l’autre, être de gabarit comparable, et pouvoir s’éloigner. Un enclos public n’en offre en général aucune.

Un chien inquiet s’y retrouve entouré d’inconnus sans issue, et il peut y découvrir que charger le premier fait reculer les autres. Un chien fonceur y trouve la confirmation que se jeter sur un congénère fonctionne, puisque personne ne l’a arrêté. Ce n’est pas le sort de tous les chiens en enclos, les altercations y restent rares ; c’est celui du chien qui y arrive déjà inquiet. Dans les deux cas, l’apprentissage est réel, et il se déclenche de plus en plus tôt à mesure que les rencontres se répètent.

L’idée qu’un chien mal à l’aise a besoin de voir plus de chiens repose sur une confusion entre exposition et habituation. Rien ne s’use par l’habitude quand l’animal est déjà submergé : l’épisode s’enregistre comme une alerte de plus, et le suivant part de plus haut.

Ce que le propriétaire ajoute sans le voir

Une rencontre se joue à deux chiens et à deux personnes, et la part humaine passe presque toujours inaperçue de celui qui la produit.

La voix qui monte d’un cran arrive avant tout le reste. Un chien consulte l’état de son propriétaire pour lire une situation qu’il ne comprend pas, et une inquiétude annoncée depuis vingt mètres devient une information sur le chien d’en face. Il en va de même de la course pour séparer, qui ajoute deux corps agités à une scène qui en comptait déjà deux.

Séparer deux chiens à la main tient une place à part dans les morsures sur la main : dans un service de chirurgie de la main qui a passé en revue ses cas, près d’une morsure sur deux était survenue ainsi. Le chien est tenu, en état d’alerte, et sans issue, ce qui lui retire sa première option, s’éloigner. Ce mécanisme est le même que celui décrit dans l’article sur le chien qui grogne.

Quand ce n’est plus une question de rencontres

Un chien qui s’entendait avec ses congénères et qui change en quelques semaines change rarement d’avis sur les autres chiens. Une douleur est en cause dans une bonne part de ces cas, elle peut apparaître d’un coup, elle rend irritable au contact, et un chien qui a mal n’a pas de patience à dépenser.

La vue et l’audition qui baissent produisent un tableau voisin. Un chien qui distingue mal une silhouette qui approche, ou qui ne l’entend plus venir, se retrouve surpris à chaque fois, et la surprise est le point de départ de beaucoup de réactions qu’on lit comme de l’agressivité.

Une morsure sur une personne, enfin, qu’elle ait percé la peau ou non, doit être déclarée en mairie et donne lieu à une évaluation comportementale par un vétérinaire : elle sort du champ de l’éducation, et je ne la fais pas.

Ce qui se regarde sur le terrain

Une rencontre se décide dans les secondes qui précèdent le bruit, et ce sont justement celles que personne ne voit : la trajectoire prise par chacun, le moment où l’un des deux a cessé de renifler pour regarder, la seconde où la main s’est fermée sur la laisse.

Ce que je fais consiste à choisir les rencontres plutôt qu’à les subir, avec des chiens dont je connais la façon d’aborder, sur des terrains d’où l’on peut s’écarter. C’est le travail que je mène à Valbonne et à Sophia Antipolis, sur les chemins où les croisements se produisent vraiment.