Le panier est là, moelleux, posé dans le coin le plus calme du salon, et votre chien dort à un mètre de lui, à plat sur le carrelage. Certains soirs il y entre, tourne, et en ressort. Quatre mécanismes sans rapport entre eux produisent cette même scène, et un seul d’entre eux a quelque chose à voir avec le panier.

Le carrelage n’est pas un rejet du panier

Un chien ne se refroidit pas comme nous. Il n’évacue presque rien par la peau : il halète, et il perd le reste par les zones où le poil est rare, le ventre, l’intérieur des cuisses, les coussinets. Ce sont les parties qu’il colle au sol quand il s’étale sur le carrelage.

Le contact fait alors le travail. Une surface fraîche prend la chaleur du chien et l’emporte, et plus elle est dense, plus elle l’emporte vite. Le carrelage, le seuil en pierre, le bac de douche, la terre au pied d’un mur : les candidats sont les mêmes d’un chien à l’autre.

Un panier rembourré fait l’inverse, et il le fait bien : un garnissage est un isolant, il garde la chaleur du corps près du corps. Ce qui rend un couchage agréable en janvier le rend inhabitable en juillet sans qu’aucun goût n’ait changé. Le chien qui migre du panier au carrelage à mesure que la journée chauffe, puis revient le soir venu, ne se contredit pas : il se règle.

Tous les chiens ne sont pas égaux devant cette question. Un sous-poil dense, un museau écrasé qui rend le halètement moins efficace, quelques kilos en trop : chez ceux-là, le sol frais n’est pas un agrément mais le principal outil disponible.

Il ne choisit pas un couchage, il choisit un poste

Nous achetons un panier, puis nous lui cherchons une place, en général celle qui gêne le moins : un angle, un renfoncement, l’arrière du canapé. Le chien procède dans l’autre sens. Il choisit d’abord un endroit, et ce qui s’y trouve compte moins que ce qu’on voit depuis là.

Un chien s’installe là où il voit venir. Depuis sa place, il surveille l’entrée de la pièce, le couloir, la porte par laquelle les gens arrivent et repartent. Un couchage posé dans un angle mort le prive de tout cela : il est refusé pour cette raison, pas parce qu’il est mauvais. Le même panier déplacé de deux mètres change alors complètement de statut, sans avoir changé en quoi que ce soit.

C’est aussi pourquoi beaucoup de chiens n’ont pas une place mais trois, et en changent au fil des heures : la cuisine le matin, un endroit retiré quand la maison se vide, le pied du canapé le soir. Cette tournée ressemble à de l’indécision et n’en est pas.

Chez un chiot, ce calcul n’existe pas encore : à deux mois, ce qui décide de sa nuit est la distance à laquelle se trouvent les gens, et c’est le sujet de l’article sur le chiot qui pleure la nuit.

Le chien couché en travers du couloir

Certains chiens choisissent des places qui nous paraissent inconfortables au possible : l’embrasure d’une porte, le milieu d’un couloir, le pied de l’escalier. On y trébuche régulièrement, et ils y retournent.

Ces endroits ont un point commun. Tout le monde y passe, et un chien couché là ne peut rater ni une arrivée ni un départ. On entend souvent que cette position serait une prise de contrôle du passage. Cette lecture explique mal pourquoi les mêmes chiens s’écartent en soupirant quand on leur marche presque dessus.

Ce qui tranche n’est pas la place, c’est l’état du chien dessus. À plat sur le flanc, pattes tendues, se laissant enjamber sans lever la tête, il dort là parce que le carrelage y est frais. En boule, museau vers la porte, redressant la tête à chaque passage, il ne se repose pas vraiment. Cette différence de posture est un repère fiable, que je détaille à propos des premières semaines d’un chien adopté.

Un cas se distingue : le chien qui passe la journée collé à la porte d’entrée. Il ne tient plus un poste, il gère une distance qu’il ne supporte pas, mécanisme que je décris dans l’article sur le chien qui reste seul.

Un panier choisi avec des critères qui ne sont pas les siens

Le panier neuf, cher, jamais utilisé, revient si souvent qu’il finit par vexer. Il n’y a là ni ingratitude ni goût de luxe : l’objet a été choisi avec des critères humains, et le chien en a d’autres.

Nous achetons moelleux, parce que le moelleux est ce que nous appelons confortable. Beaucoup de chiens dorment mieux sur une surface plane et ferme. Un garnissage très souple s’enfonce sous le poids, le corps n’y trouve pas d’appui régulier, et se relever demande de pousser sur quelque chose qui cède. Le sol, lui, ne cède pas.

La taille se trompe de la même façon. Un couchage acheté à sa taille correspond à un chien roulé en boule, et devient trop court dès qu’il s’étend de tout son long, ce que font la plupart des chiens quand ils ont chaud.

L’odeur compte les premiers jours. Un couchage neuf ne sent ni lui ni la maison, quand le tapis du salon et le canapé portent les deux. Cela s’atténue à mesure qu’il l’occupe, ce qui suppose qu’il l’occupe : un lavage en machine ramène l’objet à son état du premier jour.

Les articulations, et le couchage dont on sort mal

Chez un chien qui vieillit, le calcul change. Se coucher et se relever coûte quelque chose, et cela se voit : il pose son arrière-train en deux temps, il s’aide d’un mur, il souffle en s’installant.

Un couchage à bords hauts oblige à enjamber. Un rembourrage épais oblige à se hisser. Ce sont précisément les deux gestes qu’un chien arthrosique évite, et le sol plat n’en demande aucun. Un chien âgé choisit souvent un couchage dont il sort bien plutôt qu’un couchage où il est bien.

Le carrelage a pourtant un défaut pour lui : il glisse. Les pattes partent au moment où il pousse pour se lever, et cela suffit à lui faire éviter l’endroit. D’où le chien âgé qui s’installe à cheval, l’avant sur le tapis et l’arrière sur le sol froid : la prise d’un côté, la fraîcheur de l’autre.

L’hiver, le mouvement s’inverse et se remarque moins : un chien qui perd du muscle se refroidit plus vite qu’avant, et sa place se rapproche du radiateur d’une année sur l’autre.

Quand le changement de place devient un signal

Il existe un cas où la place d’un chien cesse d’être une préférence et devient une information : quand elle change d’un coup.

Un chien qui a dormi des années dans le même angle du salon et qui, en trois jours, s’installe ailleurs sans y revenir, dit rarement qu’il a changé d’avis. Ce qui compte n’est pas la nouvelle place, c’est la brutalité du changement. Un glissement au fil des saisons ne ressemble pas à un abandon net.

Ce qui se trouve derrière est parfois anodin, parfois non :

  • une douleur articulaire ou dorsale qui rend une surface ou un appui pénible ;
  • une gêne digestive ou urinaire, qui pousse vers le frais ou vers la proximité d’une sortie ;
  • quelque chose qui a changé dans la pièce sans que personne le remarque, un appareil qui s’est mis à siffler, un meuble déplacé ;
  • un événement survenu là, une chute, une bousculade, un objet tombé.

Deux tableaux sortent du registre du confort. Un chien qui tourne longuement avant de se poser, se recouche plusieurs fois, gémit en s’installant. Un chien qui grogne quand on approche de sa place alors qu’il ne l’a jamais fait. Ces deux images passent par le vétérinaire avant toute question de couchage, parce qu’une douleur les produit telles quelles.

Quatre mécanismes, un seul constat

La chaleur, la surface, l’âge et la surveillance produisent exactement la même image : un chien par terre à côté d’un panier vide. C’est ce qui rend le sujet difficile à trancher depuis le salon, où l’on ne voit que le résultat.

Ce qui les sépare se lit sur le chien plutôt que sur le couchage : la façon dont il se pose quand il n’a rien à faire, ce qu’il regarde depuis là, et la manière dont il se relève. Ces trois choses se voient sur un chemin aussi bien que dans une maison, et c’est la raison pour laquelle un sujet apparemment domestique se traite très bien dehors, à Valbonne et à Sophia Antipolis.